Quand une intelligence artificielle se fait piéger par un chercheur, elle nous tend un miroir. Ce que ce miroir reflète devrait intéresser tout thérapeute sérieux.
En avril 2024, une chercheuse suédoise de l’Université de Göteborg a mené une expérience troublante. Elle a inventé de toutes pièces une maladie dermatologique, la bixonimania, rédigé deux faux articles scientifiques truffés d’indices grotesques (un auteur fictif travaillant à « l’Asteria Horizon University », une étude financée par la « Professor Sideshow Bob Foundation for Advanced Trickery »), et les a déposés sur un serveur de preprints académiques.
En quelques semaines, les grands systèmes d’IA décrivaient la bixonimania comme une condition médicale réelle. Certains conseillaient même aux utilisateurs de consulter un ophtalmologue.
L’expérience avait un but précis : démontrer que les intelligences artificielles ne comprennent pas. Elles reconnaissent des patterns. Elles ne savent pas si quelque chose est vrai. Elles savent si quelque chose ressemble à ce qui est vrai dans leurs données d’entraînement. Une présentation académique crédible suffit à court-circuiter tout discernement.
« L’IA ne fait pas la différence entre ce qui est vrai et ce qui a la texture du vrai. »
Cette phrase mérite d’être relue lentement. Parce qu’elle ne parle pas que des machines.
Une séance dont je me souviens encore
Il y a une quinzaine d’années, une femme me consulte. Son couple va mal. Au fil de l’anamnèse, un tableau se dessine : un mari immature, absorbé par les jeux vidéo, absent du partage des tâches, indifférent aux enfants, sourd à sa solitude. Un récit cohérent, émotionnellement chargé, structuré comme une évidence.
Nous travaillons plusieurs séances. Elle repart soulagée à chaque fois, elle a « vidé son sac ». Mais rien ne change. Aucun mouvement thérapeutique. Aucune prise. Mon inconscient clinique envoie des signaux : quelque chose ne colle pas. Impossible de nommer quoi précisément. Son histoire paraît d’une crédibilité impossible à mettre en doute.
Je prends alors une décision que peu de thérapeutes osent : j’arrête le suivi. Non par abandon, mais par honnêteté. Je lui explique que je ne suis pas psychologue, que nos rencontres me placent dans une posture qui n’est pas la mienne, celle d’un réceptacle d’émotions plutôt que d’un accompagnateur au changement. Elle comprend. Nous nous quittons en bons termes.
Quelques mois plus tard, son mari pousse ma porte. Il a trouvé mes coordonnées par hasard. Sa femme lui a dit que c’était « un bon thérapeute ». Il vient me voir sans lui en parler. Le secret professionnel m’interdit évidemment de révéler que je connais déjà l’autre versant de cette histoire.
Et là, une autre histoire se déroule. Depuis la naissance imprévue de leur dernier enfant, sa femme avait profondément changé. Débordée, elle avait peu à peu déserté le foyer les week-ends, laissant les enfants à leur père. Elle rentrait tard, passait la semaine à crier. Lui, rentrant du travail, faisait de son mieux : la maison, les enfants, les solutions. Il espérait une thérapie de couple. Il espérait qu’elle accepte de venir.
Deux histoires diamétralement opposées. Deux anamnèses. Une seule réalité possible.
L’anamnèse du mari tendait vers une bonne foi évidente. Celle de sa femme, vers quelque chose d’autre : la recherche d’une validation.
Le mécanisme que tout praticien doit comprendre
L’un de mes formateurs répétait une phrase que je n’ai jamais oubliée :
« Gardez toujours à l’esprit qu’un client peut, à minima, se mentir à lui-même — et parfois mentir tout court à son praticien. Parce qu’il utilise la thérapie pour se conforter dans le scénario qui l’arrange. »
Cette phrase éclaire l’expérience de la bixonimania d’une lumière clinique inattendue. L’IA et ce type de client partagent la même vulnérabilité : ils adhèrent à ce qui a la forme du vrai. Une narration cohérente, émotionnellement congruente, formulée avec les bons codes, et le discernement s’efface.
La différence fondamentale entre un praticien en hypnose ericksonienne formé et une intelligence artificielle, c’est précisément ce capteur silencieux : cette capacité à ressentir l’écart entre la carte et le territoire. L’IA n’a pas d’inconscient. Elle ne perçoit pas la dissonance entre ce qui est dit et ce qui se passe vraiment dans la dynamique relationnelle.
Le praticien sérieux, lui, a cette ressource, à condition de ne pas la mettre en veille au profit du confort de la validation réciproque.
Ce que cela dit de ma pratique
L’accompagnement en hypnose ericksonienne n’est pas un espace de décharge émotionnelle. Ce n’est pas un confessionnal, ni une chambre d’écho où le récit du client rebondit amplifié. C’est un espace de mouvement.
Lorsqu’après plusieurs séances il n’y a pas de mouvement, pas de changement de perspective, pas de relâchement du schéma, pas d’émergence d’une nouvelle ressource, quelque chose dans le processus mérite d’être questionné. Soit dans la méthode. Soit dans ce que le client apporte réellement.
L’anamnèse rigoureuse n’est pas une formalité administrative. C’est l’acte fondateur du travail thérapeutique. C’est là que se joue la possibilité du discernement, avant même le premier travail en transe.
Après plus de vingt ans de pratique, je reste convaincu que la qualité d’un accompagnement tient moins aux techniques employées qu’à la clarté avec laquelle le praticien perçoit ce qui se passe vraiment y compris quand ce que le client dit et ce qu’il vit ne coïncident pas.
Exercice pratique — L’histoire que je me raconte : une introspection en trois temps
Cet exercice n’est pas destiné aux clients. Il est destiné aux praticiens. Il peut se faire seul, par écrit, après une séance qui laisse un sentiment de stagnation ou d’inconfort diffus.
- Prenez une feuille et notez en quelques lignes le récit que votre client vous a livré. Pas votre interprétation, le récit brut, dans ses mots à lui.
- Posez-vous cette question : Qui est absent de cette histoire ? Toute narration a un protagoniste et des personnages secondaires. Qui n’a pas la parole ? Quelle perspective manque structurellement ?
- Notez les signaux que votre propre système avait émis pendant la séance, les micro-hésitations, les moments où quelque chose sonnait creux ou trop plein. Ces signaux ne sont pas des preuves. Ce sont des invitations à regarder ailleurs.
Ce n’est pas un exercice de méfiance envers vos clients. C’est un exercice d’honnêteté envers votre pratique. Le discernement ne s’exerce pas contre la relation thérapeutique; il la protège.


