Il y a des séances qui enseignent ce qu’aucune formation n’a jamais couvert. C’est précisément dans ces moments-là que la calibration – cette lecture fine et continue du non-verbal que tout praticien en hypnose ericksonienne développe avec l’expérience – devient le véritable outil discernement.

L’histoire commence par une impasse médicale

Une femme prend rendez-vous pour un motif inhabituel. Elle n’a aucune difficulté à tomber enceinte. Le problème, c’est qu’elle ne parvient pas à mener sa grossesse à terme. Quatre fausses couches. Chaque fois aux alentours du troisième mois. Chaque fois dans la même fenêtre temporelle, à quelques jours près.

Bilan médical complet : rien. Aucune cause organique identifiée. Les médecins lui ont dit, avec la maladresse habituelle de la médecine face à l’inexpliqué, que « c’est dans la tête ».

Trois séances… et un mur

Nous avons travaillé ensemble à trois reprises pour explorer ce qui pouvait se jouer à un niveau inconscient. Dans ce type de situation – en l’absence de cause médicale avérée – plusieurs dynamiques sont classiquement observées : croyances limitantes profondément enkystées, schémas de protection inconscients qui se répètent comme une boucle logique, ou encore transmissions transgénérationnelles, ces programmes hérités de l’histoire familiale qui traversent les générations sans jamais avoir été conscientisés.

Nous avons tout exploré. Thérapie symbolique. Signaling idéomoteur, cette technique par laquelle on apprend à l’inconscient à répondre par oui ou non via le soulèvement involontaire d’un doigt. Exploration des schémas transgénérationnels. Transe profonde avec questionnement direct de l’inconscient.

Rien.

Face à ce qui ressemblait à une impasse, je lui ai proposé une chose : revenir me voir la prochaine fois qu’elle serait enceinte, une quinzaine de jours avant la période fatidique. Sans rien promettre évidemment.

Un an plus tard, à l’ouverture de la porte

Son nom réapparaît dans mon agenda environ un an après. Je repense immédiatement à nos séances infructueuses.

Quand j’ouvre la porte, je reste un instant sans voix.

Ce n’est plus tout à fait la même femme. Regard totalement défocalisé. Sourire flottant. Microexpressions caractéristiques que l’œil d’un praticien chevronné ne peut pas manquer. Elle est en transe. Pas induite. Spontanée. Comme si une partie d’elle-même avait quitté son corps depuis un moment déjà.

Une clé venue des arts martiaux – et une question sans réponse certaine

Je dois une partie de cette lecture à ma pratique des arts martiaux, que je poursuis depuis l’âge de 14 ans. Et c’est elle qui a fait surgir, ce jour-là, une hypothèse que je formule avec toute la prudence qui s’impose : elle n’est pas scientifiquement établie, mais elle n’est pas non plus sans fondement observationnel.

Sous la guidance de plusieurs enseignants, j’ai pu expérimenter à maintes reprises un phénomène que les praticiens d’arts martiaux connaissent bien : selon que l’on place consciemment son attention dans le ventre, dans le cœur, dans la tête ou dans le dos, le mouvement change. Pas de façon symbolique – de façon concrète, mesurable, immédiate. La posture se réorganise, le tonus musculaire se redistribue, la coordination se modifie. Ce n’est pas de la métaphysique : c’est la matrice neuromusculaire qui répond différemment à un foyer attentionnel différent.

Tatsuya Naka, figure majeure du karaté japonais, en fait régulièrement la démonstration dans ses vidéos accessibles sur YouTube : le même corps, la même technique, le même adversaire, et des résultats radicalement différents selon l’endroit où le pratiquant place son attention. Ce que l’on observe est réel, même si les mécanismes précis restent à explorer.

Ce jour-là, face à cette femme dont la conscience semblait logée très loin au-dessus d’elle-même, une question s’est imposée à moi, et je la pose sans prétendre y répondre :

Si l’attention consciente est dissociée, absente, très éloignée de ce qui se passe dans le ventre, est-ce que cela peut influencer le corps physique au point d’impacter le maintien d’une grossesse ? Honnêtement je n’en sais rien. Il y a aussi eu des dénis de grossesses qui n’ont pas empêché les grossesses d’arriver à leurs termes

Il n’existe pas, à ma connaissance, de littérature scientifique solide qui établirait ce lien de causalité. Mais l’idée que la localisation de l’attention module la réponse neuromusculaire, ça, je l’ai expérimenté des centaines de fois sur un tatami. Et l’hypothèse que le même mécanisme puisse jouer, à une tout autre échelle, dans un corps qui tente de maintenir une vie, m’a semblé suffisamment sérieuse pour orienter le travail thérapeutique.

C’est une supposition. Pas une certitude. Mais c’est une supposition honnêtement formulée qui ouvre la porte.

Le dialogue qui a tout changé

Je lui pose quelques questions simples.

— Comment vivez-vous cette grossesse ?
— Je me sens extraordinairement bien.

— Malgré les nausées ?
— Je n’ai aucune nausée.

— Aucun désagrément ?
— Non, c’est merveilleux.

— Si vous deviez situer votre conscience en ce moment, elle serait où ?

Son regard monte instantanément au-dessus de sa tête. Grand sourire. Elle répond avec les mains en l’air paumes tournées vers le ciel à la manière des évangélistes en pleins chants de louange : « Là-haut. »

Là, quelque chose se dessine et je décide de tenter une approche:

Puisqu’elle est déjà en transe, je ne l’induis pas,  je l’accompagne simplement. Je lui propose de redescendre dans son corps, juste pour observer ce qui se passe.

Le changement est immédiat. Elle « revient à elle-même » et décrit des nausées, des inconforts, des sensations qu’elle n’avait pas du tout conscientisées quelques secondes plus tôt.

La logique – probable – de l’inconscient

L’hypothèse semblait se clarifier.

Son inconscient avait peut-être construit une dissociation hypnotique spontanée et massive pour la protéger des désagréments de la grossesse. Une solution élégante et radicale : si la conscience ne loge plus dans le corps, le corps ne souffre pas. Problème : dans cette même logique, le corps n’était peut-être pas suffisamment habité pour maintenir la grossesse à son terme.

La suite de la séance a combiné retour progressif dans le corps, travail sur l’acceptation des contraintes autant que des joies, et pose d’ancrages pour l’accompagner dans les semaines suivantes. Nous nous sommes revus plusieurs fois pour consolider cet ancrage et lever deux ou trois blocages autour de la notion d’acceptation des contraintes qui n’étaient pas apparus lors de nos trois premières séances.

Elle a mené sa grossesse à terme. Et les suivantes.

Je tiens cependant à être précis sur un point : en vingt ans de pratique, je n’ai rencontré ce mécanisme précis qu’une seule fois. Une occurrence ne fait pas une référence, et il serait cliniquement malhonnête d’en tirer une règle générale. J’ai accompagné bien d’autres femmes confrontées à des difficultés similaires, impossibilité de tomber enceinte, fausses couches à répétition, pour des raisons inconscientes très différentes : croyances limitantes, schémas transgénérationnels, conflits de loyauté, ambivalence profonde face à la maternité. Chaque histoire est singulière.

Ce cas reste, dans ma pratique, une exception. Je le partage non pas comme une clé universelle, mais pour ce qu’il illustre : parfois, la solution n’est pas là où on la cherche, et c’est l’observation attentive du moment présent, bien plus que le protocole, qui ouvre la porte.

Et pour rester totalement honnête : je n’ai aucune preuve que cette dissociation fut réellement la cause des fausses couches. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’elle a révélé quelque chose que trois séances n’avaient pas fait émerger, une difficulté profonde d’acceptation des contraintes dans sa vie quotidienne. Ce n’est pas rien. C’est même, peut-être, l’essentiel.