Certaines douleurs n’ont pas de nom sur une radio. Elles ont une histoire.
Le corps qui parle quand les mots se sont tus
Elle entre difficilement dans mon cabinet. Le corps pétri de douleurs, deux canes pour le soutenir. Sa meilleure amie me l’a amenée, parce que Fabienne n’aurait probablement jamais poussé cette porte seule.
Fabienne a toujours marché. Toute sa vie. Des centaines de kilomètres à travers la France, le Chemin de Compostelle, les grandes randonnées… La nature était son seul refuge. Le seul endroit où elle n’avait de comptes à rendre à personne.
Aujourd’hui, elle tient à peine debout.
Les médecins sont formels : aucune cause physique. Ils lui disent de marcher. Elle voudrait bien…
Elle s’est arrêtée devant mes cartes dans une pharmacie. Pourquoi pas, s’est-elle dit. Elle n’a jamais consulté « pour la tête » de sa vie. Mais quand les médecins vous renvoient à votre intérieur, on finit par y aller.
Assise en face de moi, elle me décrit ses douleurs. Sur une échelle de dix, elle les évalue à vingt-quatre. Je ne souris pas. Ce chiffre-là, je l’entends souvent. Il dit quelque chose d’important sur l’état de souffrance du sujet.
Puis vient l’histoire. Celle qu’elle n’a jamais vraiment racontée.
La perte de sa mère très jeune. Un père remarié à une femme maltraitante, absent autrement que physiquement, il était là, il ne disait rien, il laissait faire. Une demi-sœur dont personne ne voulait s’occuper, alors c’est Fabienne qui l’a élevée. Un grand frère qu’elle a en réalité toujours protégé comme un petit. Elle est devenue la grande sœur de tout le monde, sans que personne ne lui ait demandé son avis.
Institutrice par vocation. Encore des enfants à porter, à nourrir affectivement.
Et pendant des décennies, elle a tenu. Elle ne demandait rien. Ne se plaignait pas. Les blessures, les mots cruels, les ingratitudes, tout ça allait sous le tapis. Parce que tant qu’elle marchait, ça allait.
C’est souvent pour ça qu’on ne consulte pas : parce que jusque-là, ça va. La randonnée était sa thérapie. La nature, son équilibre. Son corps compensait ce que l’esprit refusait de regarder.
Puis un jour, une opération. Le corps lâche. Elle se relève, se rééduque, remarche. Deux ans de plus à avancer. Mais sous le tapis, les couches s’accumulent.
Et puis il y a eu ce reproche de trop. Une dispute familiale. Et presque du jour au lendemain, un lumbago qui s’installe, qui ne part plus, qui se généralise. Quand Fabienne ne peut plus marcher, la boîte de Pandore s’ouvre. Toute la colère, tous les ressentiments, toute l’injustice d’une vie, tout remonte. Et tourne, et tourne dans la tête…
Dans mon fauteuil, elle ne tient plus. Son corps réclame du mouvement, elle se redresse, se décale, cherche une position qui n’existe pas tant les douleurs les empêchent toutes. Je l’observe. Je cherche. Comment entrer dans une transe formelle avec quelqu’un qui ne peut pas rester assis ? Comment travailler quand le corps lui-même refuse de coopérer ?
Et puis elle se lève.
C’est là que je sais.
Qu’à cela ne tienne, je me lève aussi. Et c’est à cet instant précis que commence véritablement la thérapie.
Elle fait quelques pas dans mon cabinet. Je marche à ses côtés, légèrement en retrait. Et je parle, mais pas à son esprit conscient. Je parle directement à l’inconscient, en utilisant chaque élément de ce qui se passe, ses pas, ses gestes, ses demandes, comme levier thérapeutique. En hypnose ericksonienne, on appelle ça l’utilisation : rien n’est un obstacle, tout devient ressource.
« Et plus vous avancez… et plus la partie de vous qui s’accroche aux événements prend du recul. »
C’est du paradoxe pur. Elle avance dans l’espace, elle recule dans la blessure. Son corps qui ne pouvait pas s’arrêter devient le vecteur du changement.
« À chaque pas, votre inconscient apprend à nettoyer ce qu’il a mis tant d’années à accumuler. »
Puis, sans transition, sur un ton complètement différent, naturel, presque banal : « Est-ce que je peux vous offrir un verre d’eau ? »
C’est une rupture de pattern, une interruption volontaire qui court-circuite l’esprit conscient au moment précis où il pourrait commencer à analyser, à filtrer, à résister. Les suggestions glissent ainsi vers l’inconscient sans que la vigie intérieure ait le temps de se réveiller. Et ce verre d’eau devient lui aussi, immédiatement, matière à travailler.
« L’eau, c’est la vie. Et il en faut bien un verre pour laver ce trop-plein d’injustice. »
Elle s’assied à mon bureau, pas dans le fauteuil habituel. Nouveau levier.
« C’est bien aussi, de s’asseoir ailleurs, autrement, pour voir les choses d’un autre endroit. Pour se recentrer sur ce qui compte vraiment. »
Tout ce qui se présente devient suggestion. Son corps ne résiste plus à la thérapie, il est la thérapie.
Puis vient la transe formelle. Elle ferme enfin les yeux. Je me place derrière elle, les mains posées sur ses épaules. Une descente profonde, et dans cet espace-là, une centaine de suggestions disséminées dans une longue métaphore de chemin de vie, une randonnée intérieure, construite sur mesure à partir de tout ce qu’elle vient de me confier. Trente minutes pendant lesquelles quelque chose, en elle, se réorganise. Et moi derrière elle, les mains sur ses épaules, je deviens son soutient. C’est le message que je lui transmets par ma posture, ma position derrière elle et mes mains.
Elle rouvre les yeux.
Premier sourire depuis qu’elle est entrée.
Je lui demande à combien sont ses douleurs. Sept sur dix.
Je la félicite. Sincèrement. Passer de vingt-quatre à sept, en une séance, c’est extraordinaire. Et je le lui dis.
Je lui prescris un travail pour la prochaine fois : écrire des lettres. À son père. À sa belle-mère. À son frère, à sa sœur. Peut-être à sa mère. Des lettres qu’on écrit mais qu’on n’envoie pas. Des lettres qui serviront de matière brute pour notre prochain travail ensemble.
Je ne les lirai pas. Je n’en ai pas besoin.
Elle repart. Sans ses canes.
Son amie qui l’attendait me regarde les yeux écarquillés, comme si elle sortait de la cour des miracles.
Ce n’est pas un miracle. C’est de l’hypnose ericksonienne. C’est le corps qu’on écoute, l’inconscient qu’on sollicite, et une relation thérapeutique qui sait s’adapter à ce qui se présente, même quand ce qui se présente, c’est une femme qui a besoin de marcher pour guérir.
Vous vous reconnaissez dans cette histoire, pas forcément dans les détails, mais dans cette façon de tenir, de porter, de mettre sous le tapis ?
Peut-être que vous aussi, vous avancez depuis longtemps grâce à votre propre « randonnée », le sport, le travail, le faire pour les autres. Et peut-être que ce refuge-là commence à ne plus suffire.
Ce que Fabienne a vécu en séance n’est pas réservé aux cas extrêmes. L’hypnose ericksonienne travaille précisément là où les mots seuls n’arrivent plus, à l’intersection du corps et de l’histoire qu’il porte.
Si quelque chose résonne, vous pouvez me contacter. Une première conversation suffit souvent à voir si une approche comme celle-ci peut vous correspondre.


