Quand un deuil inconscient guérit une dépression : l’histoire d’Émilie

À la suite de mon précédent article sur l’accompagnement du deuil par l’hypnose ericksonienne, plusieurs lecteurs m’ont demandé d’éclaircir ce que j’appelle les « deuils non faits inconscients ».
Pour expliquer ce phénomène, je vais vous raconter une histoire vraie vécue en séance, parmi tant d’autres, qui illustre à merveille la puissance de l’inconscient.

Une rencontre inattendue

Un jour, une femme d’une quarantaine d’années prend rendez-vous sur les conseils de son médecin. Appelons-la Émilie.
Elle vient me voir pour une dépression persistante depuis plusieurs années. Son médecin, connaissant les bienfaits possibles de l’hypnose ericksonienne, lui a suggéré d’essayer.

Avant toute chose, il est important de rappeler que la dépression est une maladie.
Elle doit être suivie par des professionnels de santé : médecins, psychiatres, psychologues.
L’hypnose peut venir en complément, jamais en remplacement d’un suivi médical.

Lorsque j’accueille Émilie, je sens immédiatement à quel point elle est épuisée.
Elle semble absente à elle-même, sans énergie.
Elle est mal coiffée, mal habillée, le visage terne, les gestes lents, le regard dans le vide.
Cela fait cinq ans qu’elle est en arrêt de travail.

Une anamnèse sans piste apparente

Durant l’anamnèse (le temps d’entretien avant la séance), je lui pose les questions habituelles :

Comment tout cela a commencé ?

— Je ne sais plus vraiment…

Y a-t-il eu un événement particulier avant le début de la dépression ?

— Pas que je sache.

Des tensions au travail ?

— Non, j’adorais mon métier.

Et dans votre couple ?

— Ça va… Mon mari est très patient, il me supporte sans rien dire.

Rien.
Aucune explication claire, aucun événement déclencheur.
Juste un mal-être diffus, profond, installé depuis longtemps.

Un travail symbolique : la maison intérieure

Devant cette absence de repères, je lui propose un travail symbolique : explorer sa maison intérieure.

C’est un exercice que j’aime particulièrement.
La maison représente la psyché : chaque pièce symbolise une partie de l’inconscient.
En observant ou en transformant certains éléments, on agit de manière douce sur des mémoires enfouies, sans chercher à remuer consciemment les blessures.

Je guide donc Émilie dans un état hypnotique.
Elle marche sur un chemin, découvre une maison en bois, d’apparence simple et chaleureuse.
Elle entre.

Elle visite le salon, la cuisine, la salle à manger… Rien d’anormal.
Je lui propose de descendre à la cave — souvent symbole de l’inconscient profond.
Rien non plus.
Surpris, je l’invite à explorer les chambres, la salle de bain, le grenier.
Tout est calme. Aucun élément ne semble vouloir émerger.

Nous nous apprêtons à conclure cette exploration.
Je lui suggère de sortir de la maison et de reprendre le chemin du retour, pour revenir peu à peu à l’ici et maintenant.

L’apparition de la pierre tombale

Au moment de franchir le seuil de la porte, je vois le visage d’Émilie se crisper.
Je lui demande doucement ce qu’il se passe.

— Devant la maison… il y a une pierre tombale.

Je l’invite à s’en approcher et à lire le nom gravé dessus.

— C’est le nom de mon grand-père…

Et là, les larmes jaillissent.
Émilie pleure, longuement, profondément.
Entre deux sanglots, elle m’explique que son grand-père était l’une des personnes les plus importantes de sa vie.
Il est décédé lorsqu’elle avait douze ans.
Et ce jour-là, on lui a interdit de pleurer.
On lui avait dit : « Ne montre pas ta peine, sois forte. »

Mais l’émotion, elle, ne disparaît jamais.
Elle s’était simplement bloquée, enfouie dans son inconscient, attendant un moment sûr pour se libérer.

Je l’invite à s’autoriser enfin à pleurer, à rendre hommage, à laisser sortir ce qu’elle avait retenu depuis si longtemps.
Pendant une dizaine de minutes, elle pleure, profondément, comme si une digue intérieure cédait enfin.

Une transformation inattendue

À la fin de la séance, Émilie reprend doucement ses esprits.
Elle semble plus légère, mais un peu déconcertée.

— Je ne vois pas bien le rapport avec ma dépression…

Je lui souris. Il est parfois difficile de comprendre immédiatement ce que l’inconscient vient de libérer.
Nous convenons d’un second rendez-vous, un mois plus tard.

Le retour d’Émilie

Le jour de notre deuxième séance, je suis stupéfait.
Une autre femme franchit la porte de mon cabinet : coiffée, maquillée, souriante, dynamique.
Je lui demande ce qui a changé.

— Rien, je crois… rien de particulier.

Je la regarde, amusé.
Je lui fais remarquer qu’elle semble aller beaucoup mieux.

— Non non, tout est pareil… ah si, mon mari est content : il dit que je reprends goût à la vie, que je me suis fait belle, que je souris, que j’ai envie de sortir…

Puis elle s’interrompt, les yeux écarquillés.

— … Mais alors… c’est que je suis guérie !

Nous éclatons de rire.
Elle venait de réaliser que son état s’était transformé sans même qu’elle s’en aperçoive.

Ce que révèle cette histoire

Ce que vivait Émilie est un exemple typique de deuil inconscient non fait.
Elle ne se souvenait pas que la mort de son grand-père avait été un choc émotionnel refoulé.
L’interdiction de pleurer avait empêché le processus naturel du deuil de se dérouler.

Des années plus tard, cette charge émotionnelle restée bloquée s’était transformée en dépression, sans cause apparente.
L’hypnose, en lui permettant d’accéder à cet espace intérieur en toute sécurité, a réouvert la voie du deuil — et donc, de la vie.

Conclusion

Tous les deuils ne se ressemblent pas.
Certains sont conscients et douloureux, d’autres silencieux et invisibles.
L’hypnose ericksonienne permet d’aborder ces zones d’ombre avec douceur et respect, en laissant l’inconscient guider le processus de guérison.

Et parfois, comme pour Émilie, le simple fait de pleurer ce qu’on n’a jamais pu pleurer suffit à rouvrir la porte de la lumière.